L’intransigeance, cet idéal solitaire.

L’intransigeance, cet idéal solitaire.

“Habileté vaut mieux qu’intransigeance.” Théognis

“Le cynisme, c’est connaître le prix de tout, et la valeur de rien !” Oscar Wilde.

Il est bien sûr nécessaire d’être intransigeant. Ne pas faire de compromis sur des actes et valeurs immorales, dangereuses, malveillantes, compromettantes que ce soit psychiquement ou physiquement. Sur ce point, nous sommes bien d’accord. Mais je vais te parler ici de l’intransigeance envers soi et les autres dans une mesure où l’on va exclure les faits évidemment graves dont le seul jugement appartient à la justice.

Je vais m’essayer ici à l’art d’écrire un article qui pourrait paraître intime mais qui ne l’est en réalité que très peu car on n’y retrouve pas d’ anecdotes personnelles, que les grandes lignes d’un changement au long cours. Comme on partagerait une vision plus qu’une histoire.

J’ai longtemps été intransigeante sans même m’en rendre compte. Je ne faisais aucun compromis. Je n’avais pas le choix dans ma construction subjective pour pouvoir tenir debout,  il m’a fallu des idéaux de vie extrêmement élevés pour palier à l’insécurité de mon début de vie. Le cynisme me semblait indissociable de l’intransigeance puisque les idéaux sont inatteignables, on s’inscrira dans l’auto-suffisance, l’abstinence, et la frugalité (valeurs prônées par le fondateur de l’école cynique, Antisthène).

Me libérer de ces idéaux a été d’une complexité sans nom tant ils étaient nécessaires à ma protection. Ils me permettaient de quitter avant de prendre le risque d’être quittée, d’aimer un peu mais pas trop et de ne donner que des miettes de moi à l’autre par peur qu’il ne me les rende jamais vraiment. Pour mon entourage, une impression d’être sur la sellette en permanence, prêts à être éjectés. Et c’était loin d’être faux.

A première vue, la société valide ces idéaux. Mais bien évidemment, l’essence même de l’idéal est qu’il est et doit être inatteignable sous peine d’exploser en plein vol. Ce qu’on appelle dans notre jargon, une décompensation.

Il y a un delta considérable entre ce que l’on pense vouloir de toute son âme et ce qu’on est vraiment prêt à recevoir des autres et de la vie quand on nous le donne.

J’ai donc refusé sans m’en rendre compte d’être aimée et je faisais en sorte que l’autre ( amour ou ami ) se détache de moi pour ne pas avoir à souffrir d’une rupture que j’aurais subie. Évidemment, il y a deux ou trois personnes à qui j’ai tout donné et qui avaient usé le gisement. Mais cette stratégie était encore une défense psychique. On donne aux  personnes que l’on sait mauvaises pour se prouver encore une fois qu’on a raison de ne pas s’attacher et de ne rien donner. On s’enferme dans le cynisme et l’humour noir. On ne croit plus en soi ni en l’autre et même si ça nous fait souffrir, ça nous arrange bien. L’autre doit être parfait et s’il ne l’est pas, la sanction est immédiate. Il est rejeté de notre vie. On oscille sans arrêt entre rudesse et laxisme ne sachant à quel moment on peut tolérer et excuser et à quel autre on doit poser un refus catégorique. On peut rester comme ça à vie dans une tour d’ivoire sans porte pour laisser rentrer l’autre et pour se laisser sortir. J’ai pourtant rencontré plus intransigeant que moi.

Quand on est psychologue/psychiatre/psychothérapeute ou quand on se destine à faire ce métier, on devrait avoir fait ou faire un travail d’introspection. Ce n’est pas obligatoire mais chaudement recommandé. C’est donc à 22 ans que je poussais la porte d’un psychanalyste pour affronter mes réalités et mes failles. 10 ans de travail de reconstruction, c’est à la fois long et très court. Tout a changé. Mais ce n’est qu’à la toute fin que les plus grands changements s’opèrent. Un tissage ou un tetris de pensées dont tu ne peux voir qu’au bout le dessin global que produisent ces réarrangements profonds.

Ce pas en arrière pour observer le tableau final est stupéfiant. Et là, tu peux enfin commencer à aimer vraiment, pleinement, sans retenue ni méfiance. Le temps de la préservation de soi cède pour faire place à quelque chose de beau. Tu te pardonnes et pardonnes à l’autre d’être humain et faillible. Tu apprends à discriminer ce qui vaut le coup de se battre, de ce qui n’est pas si grave. L’intransigeance fait place à la rencontre.

C’est fou comme on peut vivre des années avec certaines personnes sans les avoir réellement rencontrées. Et un jour, on commence à « voir » l’autre tel qu’il est, ce qui est nettement différent de le voir tel qu’on le voudrait. On découvre l’autre, beau, sensible, drôle. C’est effrayant de se dire que ce qu’on a cru vivre, était en fait de la survie.

Est-ce gnangnan ou cheezy ? J’aurais pu rire à la lecture d’un tel texte il y a encore quelques années. J’aurais pensé  » peut-on vraiment penser un tel tas de conneries? ». Je sais aujourd’hui que celui qui rira, sera resté dans sa colère, dans sa rancœur, dans sa moquerie. Rire d’une émotion de l’autre est toujours une façon de bloquer la sienne. Il faut se sentir bien seul pour railler les sentiments des autres. Car l’intransigeance offre avant tout une belle solitude. Rien n’est assez bien, l’autre est ridicule, on est ridicule. Et quand on essaie, on échoue parce que l’objectif est inatteignable. On ne veut pas de l’autre tel qu’il est car on refuse de se voir tel que l’on est.

Apprendre l’art du compromis a été difficile et douloureux à certains moments.  Il m’a offert une forme de sérénité qui me semblait impossible à atteindre.

C’était long mais ça valait vraiment la peine.

sam_0813

Lisenn

2 réflexions sur “L’intransigeance, cet idéal solitaire.

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